Le Royaume-Uni se vide de ses chefs-d’œuvre

Londres, le 20 décembre 2011, Art Media Agency (AMA).

La semaine dernière, le comité britannique chargé d’étudier la question de l’exportation des biens culturels (Export of Object of Cultural Interest) a rendu son rapport annuel au parlement anglais et les conclusions qu’on peut en tirer sont pour le moins mitigées. Comme le souligne ce rapport « Les institutions publiques britanniques ont, de manière regrettable, des fonds d’acquisitions très limités ». La conséquence directe de cette situation est le départ imminent de « trésors culturels » du sol britannique parce que les musées et les galeries du pays n’ont pas réussi à réunir les sommes suffisantes pour en faire l’acquisition. Sur les dizaines de milliers d’œuvres d’art portés à l’attention du comité chaque année pour une éventuelle exportation, une sélection de 14 dossiers a fait l’objet d’une étude particulière (entre le 1er mai 2010 et le 30 avril 2011) en raison de leur caractère exceptionnel (la sélection se fait sur des critères esthétiques et historiques, si l’œuvre a un intérêt pour l’histoire de l’art). Les autorités anglaises se félicitent d’avoir pu « sauver » quatre de ces pièces, mais ne peuvent que déplorer le départ de la moitié des objets présentés devant le comité qui sont évalués à une valeur totale de près de 66 M£.

L’exemple le plus représentatif de cette impuissance des institutions britanniques face à un marché toujours plus onéreux et des budgets toujours plus serrés, est le tableau de Joseph Mallord William Turner, Modern Rome — Campo Vaccino. Il avait fait l’actualité l’année dernière alors qu’il avait atteint la somme record de 29,7 M£ lors de sa mise aux enchères chez Sotheby’s Londres. Acquis par le Getty Museum de Los Angeles, l’État britannique avait exercé son droit de suspendre la vente et d’offrir la possibilité à un acheteur du pays de se porter acquéreur au prix d’adjudication, car le tableau du maître anglais se trouvait sur le territoire national depuis plus de cinquante ans et remplissait les critères du comité d’exportation. Longtemps déposé en prêt à la National Galleries of Scotland, l’institution n’a pu réunir la somme nécessaire et le tableau rejoindra donc les collections du musée américain. Ce même constat, amère pour les Britanniques et désolant pour une partie du monde culturel, s’applique au Portrait of a Young Woman de Rubens, à L’Ordination de Nicolas Poussin, au tableau de Frans Hals, Family Portrait in a Landscape ou encore à celui de Jan de Bray intutlé David and the Return of the Ark of the Covenant. Les Britanniques tenteront de se consoler avec les quatre pièces finalement acquises par le Temple Newsam, la Cecil Higgings art gallery and Bedford museums, l’Ashmolean museum et le Beckford Tower Trust, pour une valeur totale de près de 3,8 M£, une somme qui n’aurait pas suffi à acheteur le seul portrait de Frans Hals (7,8 M£).

Cette situation pour le moins alarmante pour les collections britanniques ne semble pas s’arranger. Ainsi La Surprise de Watteau, un tableau redécouvert du maître français vendu chez Christie’s en 2008 a été remis sur le marché cette année et sa licence d’exportation a été immédiatement bloquée jusqu’en septembre dernier dans l’espoir de trouver un acheteur dans le pays. Malheureusement, aucun n’a pu réunir les 17,5 M£ nécessaires, la National Gallery devra donc se satisfaire de l’unique tableau de Watteau qu’elle possède. Aux vues des prix actuels du marché et des fonds dont ils disposent, les musées du Royaume-Uni doivent faire des choix, la Scottifsh National Gallery a fait le sien. Pour financer l’achat des deux chefs-d’œuvre de Titien, Diane et Actéon et Diane et Callisto, elle a tout simplement bloqué sa politique d’acquisition, une situation qui pourrait perdurer jusqu’en 2016.

Le marché de l’art, même s’il est versatile, continue de voir les pièces de qualité atteindre des records. Le rapport rendu par le comité souligne d’ailleurs que : « Cette année on a continué de voir des acheteurs payer des sommes substantielles pour acquérir les œuvres les plus remarquables disponibles ». Si la crise financière ne semble pas le toucher avec une intensité constante, il est certain qu’elle atteint sans ménagement les finances publiques. La « rigueur » est sur toutes les lèvres et l’argent public alloué à la culture, en particulier aux acquisitions, est l’une des premières victimes. Comme le rapporte le journal anglais The Guardian, le ministre britannique de la Culture, Ed Vaizey a commenté cet état de fait en ces termes : « L’agitation de l’économie mondiale continuera sans aucun doute de constituer un obstacle pour nos efforts combinés et j’espère voir le renouvellement de la collaboration de toutes les parties concernées pour explorer de nouvelles initiatives et développer de nouveaux moyens afin d’empêcher à l’avenir la disparition d’objets à l’étranger ».