Les arts de l’Islam, entre tradition et modernité ?

Paris, le 13 novembre 2012, Art Media Agency (AMA).

Plus de 25 ans après l’ouverture de l’Institut du Monde Arabe de Paris, le nouveau département des arts de l’Islam a été inauguré au Louvre le 22 septembre 2012, concrétisant le projet annoncé par le président de la République Jacques Chirac il y a maintenant neuf ans. Cette initiative est née d’une volonté de conforter la vocation universelle du plus grand musée du monde, mais également de rendre compte de l’apport de la civilisation islamique à travers les siècles et les continents dans un contexte de tensions religieuses exacerbées. En effet, bien plus qu’un simple agrandissement des collections, ce huitième département s’érige comme un symbole d’ouverture : la diffusion de la religion musulmane a toujours cherché à transcender la vocation purement dogmatique pour créer une manière commune de penser et de vivre : la civilisation islamique. Les diverses cultures marquées par l’Islam ont ainsi développé une esthétique propre, qui se décline pourtant au pluriel — on parle bien d’ « arts islamiques » — et qui s’applique tout autant au domaine religieux qu’au profane.

L’exemple du Musée du Louvre semble donc nous inviter à réfléchir sur ces arts venus du croissant fertile et s’étendant de l’Espagne à l’Inde, du VIIe au XIXe siècle : comment trouvent-ils leur place entre la tradition et les réalités du marché ? Comment qualifier la démarche artistique dans la religion musulmane ? Dans quelle mesure peut-on parler de liberté de création et de liberté d’expression pour les artistes musulmans, de part et d’autre de la Méditerranée ?

Arts islamiques et tradition : problématiques esthétiques 

Les arts islamiques posent, d’abord, une question historique : celle de leur reconnaissance dans le panorama artistique et esthétique actuel. En effet, bien qu’ils soient présents depuis des siècles dans l’imaginaire collectif (pensons, notamment à l’incroyable architecture hispano-mauresque des villes andalouses de Cordoue, Séville ou Grenade), il fallut attendre 1893 pour que soit créée dans le premier musée français, le Louvre, une « section des arts musulmans » témoignant ainsi de l’importance prise par la notion d’« art islamique ». Ce n’est d’ailleurs qu’à partir de 1946 que s’est élargi considérablement le champ d’étude au point d’imposer les appellations « Islam » et « art islamique ». De fait, les manuscrits arabes, persans et turcs, les enluminures, les peintures, les céramiques, les armoiries, les œuvres de ferronnerie ou de verrerie, les bijoux et les autres objets décoratifs rendent compte du foisonnement et de la grande créativité des artistes arabes depuis des siècles. C’est principalement cette richesse que les acteurs culturels ont choisi de montrer et de revendiquer dans de nombreux musées du monde (aux premières loges le Louvre, le Metropolitan Museum of Art, le British Museum, le Victoria and Albert Museum mais aussi le musée islamique du Caire ou le musée national du Qatar, pour n’en citer que quelques-uns).

Ainsi, le huitième département du Louvre, par exemple, propose aux visiteurs 18.000 objets couvrant la civilisation islamique sur mille deux cents ans d’histoire et trois continents : les collections témoignent d’une unité esthétique qui réside dans le goût des Arabes pour l’harmonie des nombres, pour le sens du trait. Celui-ci leur fait préférer les lignes géométriques qui s’engendrent successivement. Le décor floral lui-même échappe souvent au naturalisme pour se styliser en arabesques. De façon révélatrice également, le directeur du Dallas Museum of Art aux États-Unis, Maxwell L. Anderson, vient d’annoncer la nomination de Sabiha Al Khemir, fondatrice du Musée d’Art Islamique de Doha (Qatar) pour occuper le poste de Senior Advisor of Islamic Art afin de travailler au développement de la collection islamique en organisant des expositions et en effectuant un travail de promotion à l’intérieur comme à l’extérieur de l’institution.

Ces différentes initiatives montrent bien que les arts islamiques posent continuellement des questions muséographiques : l’une des principales problématiques est, notamment, la difficulté liée à la présentation des œuvres qui réside dans le fait que le public s’égare, effrayé par l’ampleur de l’espace concerné. En outre, la question de la réception est également au cœur du débat : il convient de repenser nos jugements esthétiques occidentaux face aux œuvres d’arts islamiques￿; en effet, les miniatures que l’on voit aujourd’hui dans les musées ne furent jamais destinées à être exposées￿; la place de la sculpture y est moindre, car elle est tenue en grande suspicion￿; en revanche, la calligraphie est reconnue comme l’art par excellence, car elle est mise au service du Coran￿; les arts du métal et de la céramique, quant à eux, étaient prisés dans le monde arabomusulman, alors que nous avons tendance, en Occident à les tenir pour secondaires, voire simplement décoratifs. Toutes ces données invitent donc à plus de prudence dans l’exposition des pièces d’arts islamiques.

Islam, marché et art contemporain : problématiques socio-économiques

Une prudence qui semble s’étendre au-delà des problématiques esthétiques et muséographiques puisqu’elle touche bien plus encore les aspects socio-économiques des arts islamiques. En effet, les problématiques qui leur sont liées concernent aussi bien les fantasmes actuels entraînés par le contexte politique — et notamment l’extrémisme musulman — que la censure ou les logiques de marché.

Tout d’abord, la présence accrue des arts islamiques dans les pays occidentaux semble correspondre à une volonté sociale d’apaisement dans le contexte post-11 septembre excessivement tendu. Par exemple, Sophie Makariou, directrice du nouveau département d’arts islamiques au Louvre indique dans un article du Figaro intitulé « L’islam en plein art » que la récente inauguration peut « aider à dissiper les fantasmes et les incompréhensions en redonnant sa grandeur au mot Islam. (…) La simple présence d’œuvres islamiques au sein d’un musée aussi emblématique que le Louvre est la preuve qu’au-delà des discordes politiques ou religieuses, des liens se sont tissés, que des influences mutuelles entre nos deux cultures se sont établies et cela jusqu’à une date fort récente, puisque des artistes comme Delacroix au XIXe siècle ou encore Matisse qui voyage au Maroc en 1913 se sont inspirés des arts de l’Islam. » La volonté de contrecarrer certaines idées reçues, de dépassionner le débat est donc affichée.

Mais il s’agit également de répondre à un engouement certain du marché pour les arts islamiques : en effet, les grandes maisons de vente (principalement Sotheby’ s, Christie’ s, Bonhams) possèdent des départements spécifiques pour proposer des pièces à des prix élevés. Par exemple, la vente d’art indien et islamique qui s’est tenue chez Bonhams le 24 avril 2012 a enregistré des résultats intéressants : une cuvette en marbre de la période des Zangids, un peuple turc régnant sur Damas et une partie de l’actuelle Syrie entre 1127 et 1250 a notamment été vendue 193.250 £ (236.300 €). Mais cet engouement ne touche pas uniquement l’art ancien : les acteurs de l’art contemporain ne sont pas en reste puisqu’on observe, d’une part, une véritable offensive du Qatar sur le marché de l’art : rappelons que le Louvre-Abu Dhabi ouvrira ses portes d’ici à 2014, que le succès de l’Abu Dhabi Art Fair croît d’année en année et que les artistes s’inspirant des traditions islamiques sont de plus en plus soutenus. En effet, de nombreux prix et programmes de résidences leur sont proposés : le Jameel Prize, par exemple, est un prix international qui récompense, depuis 2009, des artistes et des designers s’inspirant des arts islamiques dans les domaines de l’art, de l’artisanat et du design. Il a pour ambition d’explorer le dialogue entre les arts traditionnels islamiques et les pratiques artistiques contemporaines, et de contribuer à élargir le débat sur la culture islamique. Cette initiative est sponsorisée par Mohamed Abdul Latif Jameel qui en a eu l’idée après avoir apporté son soutien financier à la rénovation de la salle d’art islamique du Victoria & Albert Museum (Jameel Gallery of Islamic Art), ouverte au public en juillet 2006. Parmi ces dix artistes, Rachid Koraïchi, a été désigné par le jury, le 12 septembre dernier, comme le lauréat de l’édition 2011 du Jameel Prize.

Cependant, un véritable problème se pose au moment d’analyser cette intromission du marché et des sponsors dans la création contemporaine : si les Zaha Hadid ne courent pas les rues, c’est également parce que la liberté de création et d’expression est souvent bafouée. Ce qui explique que, plus largement, une sorte d’aggiornamento soit également visible dans la production artistique islamique contemporaine. Le « Printemps des arts », par exemple, une manifestation artistique organisée en différents endroits du Grand Tunis en juin 2012, a été au cœur d’une série d’émeutes et d’attaques provoquées par des militants salafistes, auxquels se sont joints de nombreux casseurs. En effet, nombre d’artistes exposés au « Printemps des arts » exprimaient à travers leurs œuvres un commentaire sur l’évolution des sociétés marquées par le Printemps arabe : le droit des femmes, le statut de la création artistique ou le poids de la religion, entre autres. De la même façon, le festival de création contemporaine de Toulouse et l’artiste Mounir Fatmi ont décidé d’arrêter la présentation d’une de ses œuvres (l’installation vidéo Technologia) à cause de protestations de musulmans blessés de voir des passants marcher sur des versets du Coran projetés au sol. L’avenir de la création contemporaine d’arts islamiques semble en jeu.

Étrange est finalement le destin des arts islamiques. Certes, leur présence est éminemment intégrée dans les mentalités et dans l’histoire ancienne et contemporaine, rendant leur exposition aussi nécessaire qu’envoûtante, mais ce sont ces mêmes données psychologiques et subjectives qui en limitent la portée dès lors que l’on touche à l’art contemporain.