Entretien avec Diana Wiegersma, curatrice de la collection Nadour

Art Media Agency a rencontré Diana Wiegersma, la curatrice de la collection Nadour qui a accepté de répondre à nos questions. Cette collection — Nadour signifiant « point d’observation » en arabe — souhaite mettre en valeur l’art du monde arabe et iranien. Elle a vu le jour grâce au travail de Rüdiger K. Weng et de Diana Wiegersma.

Art Media Agency (AMA) : Pouvez-vous vous présenter ainsi que votre parcours ?
Diana Wiegersma (DW) : J’ai étudié à la Sorbonne Paris 1 où j’ai obtenu un master d’Histoire de l’art, puis j’ai participé au Programme International de Curateurs de De Appel à Amsterdam. Parallèlement j’ai travaillé à l’organisation d’expositions pour des galeries et des institutions en Europe et aux États-Unis.

AMA : Comment avez-vous décidé de travailler avec M. Weng pour la collection Nadour ?
DW : Rüdiger K. Weng et moi-même avons monté la collection Nadour ensemble. Tout a commencé avec une mission que nous avait confiée une autorité ministérielle des Émirats Arabes Unis. Nous avons poursuivi ce travail en voyageant de pays en pays dans le monde arabe, afin d’y rencontrer les galeristes, critiques, curateurs, directeurs de centres ou d’organisations artistiques et bien sûr les artistes. C’est comme cela que nous avons constaté un manque flagrant de plate-forme, le peu de visibilité des artistes de cette région du monde. La rencontre avec les artistes a été primordiale. Dès le début, il s’agissait de faire de Nadour une collection de référence. Le collectionneur est un découvreur passionné, la collection sert de catalyseur et le site web (disponible en anglais, français et arabe), nos expositions et le prêt des œuvres aux institutions artistiques du monde entier, remplissent le rôle de passeur.

AMA : Comment choisissez-vous les artistes représentés par la collection Nadour ? Avez-vous des préférences ? La collection Nadour a-t-elle des spécificités ?
DW : Mon rôle est d’agir comme une sorte de filtre. Je parcours les pays du monde arabe, ainsi que des pays d’occident — Nadour compte un grand nombre d’artistes issus de la Diaspora — à la recherche d’artistes qui, à travers leur œuvre, ont quelque chose à raconter, à la fois conceptuellement et visuellement parlant. Il est nécessaire qu’il y ait de la pertinence dans leurs propos, que leur travail fasse sens et qu’il soit aussi formellement original.
La collection Nadour cherche la diversité, elle regroupe d’ailleurs des œuvres utilisant un large spectre de médias. J’essaie de donner à voir des artistes qui s’expriment dans des médias souvent peu représentés en maisons de ventes, mais davantage dans des musées comme les installations, par exemple.

AMA : La collection Nadour n’a pas de salles d’expositions, les œuvres ont-elles l’occasion d’être montrées au public ?
DW : Les réserves de la collection Nadour se trouvent en Allemagne. Elles sont prêtées aux musées ou centres d’art qui le souhaitent, toujours avec l’accord des artistes. L’organisation de nos expositions est souvent prétexte à de nouvelles commandes. Le fait que les œuvres soient prêtées à des expositions aux quatre coins du monde est à mon sens une des meilleures façons de faire rayonner les artistes, de les faire connaître. Ils ne sont ainsi pas seulement exposés face à un seul et unique public.

AMA : Récemment, Weng Fine Art a annoncé d’impressionnants résultats avec un chiffre d’affaires de 4,9 millions d’euros, cela a-t-il un impact sur la collection Nadour ?
DW : Non, Weng Fine Art est la compagnie de Rüdiger K. Weng et Nadour sa collection privée. Nadour est pour lui un moyen de voir le monde et d’apprendre autrement, mais aussi d’appréhender l’art différemment et de manière tout à fait détachée de sa valeur commerciale. D’ailleurs, Rüdiger K. Weng ne vend pas dans Weng Fine Art d’œuvres liées à la collection et préfère séparer sa passion privée de son travail.

AMA : L’état actuel du marché de l’art — que certains qualifient de morose — a-t-il un impact sur votre travail et sur la collection Nadour ?
DW : La collection n’a pas pour vocation de revendre ses œuvres, le marché de l’art en lui-même a donc assez peu d’impact sur la collection Nadour. Le fait est que nous nous intéressons surtout à des œuvres peu intéressantes — installations, vidéos entre autres — pour le marché.
Bien sûr, en temps de marché à la hausse, il y a une certaine frénésie et les gens s’empressent d’acheter sans vraiment apprécier l’œuvre en tant que telle, mais dans le contexte actuel on a plus de temps pour véritablement s’intéresser à l’œuvre avant de l’acheter, elle risque moins de nous échapper.

AMA : Ne pensez-vous pas que certaines scènes artistiques sont négligées par rapport à d’autres, moins représentées ? Qu’en est-il de l’art du monde arabe ?
DW : L’art du monde arabe a davantage été mis en lumière depuis les événements du 11 septembre 2011. Les gens s’intéressent désormais à ce qui se passe là-bas, et notamment à l’art. Avec le Printemps arabe, cet intérêt est devenu encore plus vif. Il pique la curiosité du monde occidental qui souhaite y trouver des réponses, comprendre. C’est une opportunité de montrer qu’il y a de grands artistes qui ne répondent pas forcément à ce que l’on attend d’eux. Ces artistes n’ont en effet pas attendu ces événements pour interroger le réel et proposer un regard singulier sur le monde qui les entoure.
L’intérêt soudain peut malheureusement rapidement mal tourner et virer à l’opportunisme tant bien du côté de certains artistes que celui de certains curateurs, de musées et bien entendu du marché.
Les œuvres qui proposent un simple commentaire de l’actualité et qui ne développent qu’un rapport à l’immédiateté s’épuisent très vite selon moi. Une attitude uniquement portée par la réaction face aux événements, bien que sincère, dessert souvent les œuvres. J’ai le sentiment que les meilleurs artistes sont ceux qui ont un autre rapport au temps. S’ils ne s’empêchent pas d’évoquer des événements d’actualité, leurs œuvres sont le fruit d’une plus grande maturation.

AMA : Avez-vous déjà des projets en tête pour la collection Nadour ?
DW : L’exposition « Come Invest in us, You’ll Strike Gold », qui s’est tenue à Vienne en Autriche et dont j’étais la commissaire, vient de se terminer le 3 novembre. On pouvait apprécier à la BrotKunsthalle, certaines œuvres de la collection Nadour. En réunissant ces œuvres, et en les faisant dialoguer entre elles, je souhaitais susciter de nouveaux questionnements sur la région M.E.N.A. (Moyen-Orient, Afrique du Nord), sur sa culture et son histoire. Il m’a également paru évident de devoir mettre en lumière l’influence de l’Occident dans la région, par la mise en évidence des nombreuses interactions entre ces deux mondes. Je désirais travailler sur un thème précis avec les artistes et surtout éviter l’écueil de l’énième exposition pan-arabique ou celle en réponse au Printemps arabe.
Nous allons continuer à révéler une œuvre de la collection toutes les trois semaines par le biais du site www.nadour.org, mais aussi continuer à collaborer avec les artistes et les accompagner à différents niveaux.