Entretien avec Staffan Ahrenberg, collectionneur et repreneur des Cahiers d’art

Paris, le 4 décembre 2012, Art Media Agency (AMA).

En octobre dernier, AMA a découvert la reprise de la revue légendaire des Cahiers d’art par le collectionneur suédois Staffan Ahrenberg. La maison d’édition, la galerie et la revue des Cahiers d’art reprennent donc à présent leur activité après une interruption de plus de 50 ans. AMA a souhaité rencontrer Staffan Ahrenberg à l’occasion de la renaissance de la revue.

Art Media Agency (AMA) : Nous voudrions savoir comment vous avez eu l’idée de reprendre les Cahiers d’Art.

Staffan Ahrenberg (SA) : Je n’ai pas eu l’idée de reprendre les Cahiers d’art. Ce projet est venu de façon complètement organique. C’est même très étonnant. Je suis passé par hasard devant la librairie et maison d’éditions Cahiers d’art sans savoir qu’elle existait encore. Elle s’est trouvée soudainement devant mon nez, dans une rue que j’ai pourtant empruntée une centaine de fois dans ma vie sans jamais la remarquer. J’étais vraiment surpris de la découvrir vivante. Je suis entré, j’ai demandé à qui elle appartenait aujourd’hui. Un homme m’a répondu que c’était la propriété de son frère. Je lui ai ensuite demandé – je ne sais pas d’où est venue cette question – s’il serait vendeur. Il m’a dit : « Écoutez, je ne sais pas, il faut vous adresser à lui directement. » J’ai laissé ma carte de visite et insisté : « Pouvez-vous demander à votre frère de m’appeler ? » Et en effet, il m’a téléphoné le jour suivant, et m’a dit : « Je pense que nous devrions nous voir ». Il y avait une chance sur dix qu’il m’appelle ! Les gens ne décrochent pas leur téléphone si facilement. En moins de 48h, je suis de retour, avec le frère d’en haut, comme on l’appelle, parce qu’il y a deux étages… Il m’a accueilli avec cette phrase : « Vous arrivez au bon moment, je pensais à vendre ». J’ai dit : « Très bien ! J’achète. »

AMA : C’est assez incroyable, comme histoire, tout de même…

SA : Oui, on est d’accord. Il y a une part de hasard et de chance.

AMA : Même si vous parlez de quelque chose de spontané, n’y a-t-il pas quelque chose qui vous ait particulièrement intéressé, qui vous ait motivé à dire : « est-ce que vous vendez ? » ?

SA : Les Cahiers d’art sont une icône, un mythe, c’est juste l’une des plus belles choses qui existent dans l’histoire de l’art du siècle dernier ! C’était d’autant plus étrange que rien n’a été publié pendant toutes ces années… Mon attitude était purement instinctive comme je vous ai dit, j’ai agi sans savoir, en me disant : « c’est peut-être à vendre, on ne sait jamais ! »

AMA : Et ça l’était ! Pouvez-vous me dire ce qu’il y aura de différent dans cette renaissance des Cahiers d’art ? Que voulez-vous en faire exactement ?

SA : À peu près la même chose que cela a toujours été. Si vous connaissez l’histoire des Cahiers d’art, vous savez que c’était une galerie, vous savez que c’était une revue, que c’était une maison d’éditions de livres et de catalogues raisonnés. C’est exactement ce que nous sommes en train de continuer. Il y a simplement eu une interruption de 52 ans.

AMA : Précisément, pensez-vous qu’aujourd’hui, les Cahiers d’art puissent avoir la même résonance qu’ils avaient, jouiront-ils du même mythe ou cela va-t-il changer ?

SA : D’après les réactions que j’ai recueillies depuis que le premier numéro 2012 est sorti, je pense que cela peut avoir une plus grande résonance encore, parce que le monde est beaucoup plus grand, il y a un intérêt plus grand pour l’art aujourd’hui comparativement au pourcentage de la population dans le monde entier, qu’il n’y en avait dans les années 1940, 1950 et 1960.

AMA : Donc à la fois un côté plus accessible et une plus grande médiatisation…

SA : Oui, bien sûr.

AMA : Cette nouvelle série va s’attacher à représenter l’art contemporain, et se tournera-t-elle vers d’autres horizons aussi ?

SA : Il n’y a pas de limite dans l’art qu’on présente. Le premier livre que nous allons éditer sera consacré à un artiste de l’époque, ce n’est pas un artiste contemporain, comme dans le premier numéro de la revue… Vous avez vu le premier numéro ?

AMA : Non, je n’en ai pas eu l’occasion, j’aurais bien sûr voulu vous rencontrer à la galerie…

SA : Il faut que vous veniez voir, c’est très important. Je sais que vous êtes un service sur le Net. Mais les Cahiers d’art sont liés au papier. Nous avons un très beau website, mais il faut visiter le lieu, l’exposition de Kelly, découvrir les revues anciennes, la nouvelle version…

AMA : Je viendrai certainement. Et pour ce qui est de la maison d’édition, elle reprend aussi son activité. Quelle en est la ligne directrice ?

SA : L’art ! D’abord nous éditons et rééditons la revue pour la première fois depuis 1960. Deuxièmement, nous allons publier des livres, certains en édition limitée, et des catalogues raisonnés. Nous avons un catalogue raisonné de Picasso, nous aurons un catalogue raisonné de Kelly…

AMA : C’est donc finalement la même chose qu’avant, comme s’il y avait eu une ellipse de temps, une absence entre l’ancienne et la nouvelle revue.

SA : Je crois que ce regard est la clé. Il y a assez de travail pour 100 ans.

AMA : Et au sujet de la galerie – que je viendrai voir –, vous n’allez peut-être rien me dire tant que je n’irai pas la voir…

SA : C’est cela… La galerie est celle d’origine. Nous avons également une nouvelle galerie en face, consacrée aux éditions. En ce moment, nous présentons dans la galerie d’origine une exposition d’Ellsworth Kelly des années 1950, jamais montrée à Paris, et dans le nouvel espace des lithographies de Kelly. La galerie des éditions est provisoirement fermée pour de légers travaux, mais la galerie principale, le lieu d’origine, est ouverte. J’y suis moi-même très occasionnellement. Il y a toujours quelqu’un pour accueillir le public avec plaisir.

AMA : Un peu plus largement, pas seulement en relation avec les Cahiers d’art, pouvez-vous me parler de votre parcours et de votre activité de collectionneur ? Comment êtes-vous arrivé à Paris ?

SA : Je ne vis pas à Paris. J’habite en Suisse et aux États-Unis. Je suis suédois d’origine. Je parle français, je suis souvent à Paris. Je collectionne depuis très longtemps l’art contemporain, c’est une passion. Mon père était déjà un grand collectionneur. On lisait les Cahiers d’art à la maison, je les connaissais, la typographie m’était familière. Je suis passionné d’art, j’ai d’autres activités, mais quand j’ai vu ce lieu, j’ai compris intérieurement que c’était une occasion à saisir. Maintenant, j’en suis follement ravi.

AMA : Quelles sont ces autres activités dont vous parlez ?

SA : Je produis des films aux États-Unis.

AMA : Enfin, une question à laquelle il est difficile de répondre en peu de mots, mais tentons même si c’est un peu artificiel. Que pensez-vous de l’état du marché de l’art en France ces dernières années ? Les gens achètent-ils moins ? Peut-être connaissez-vous un peu tout cela…

SA : Je ne connais pas bien le marché de l’art en France. Je pense qu’il y a une activité certaine puisque des grandes galeries comme Gagosian s’installent à Paris, l’activité doit être assez fébrile. Il n’y aurait pas sinon de possibilité pour des galeries comme Ropac de créer des espaces comme ils le font… Il y a beaucoup de collectionneurs en France, et beaucoup d’autres gens qui vivent à Paris, qui ne sont pas français, mais qui sont amateurs d’art.