Voyage archéologique en compagnie de Gilles Cohen

Paris, le 6 décembre 2012, Art Media Agency (AMA).

La maison de ventes Delorme Collin du Boccage organise le 19 décembre 2012 une vente d’archéologie, d’art précolombien et d’art asiatique intitulée « Hommage à Michel Cohen ». Art Media Agency est allé à la rencontre de Gilles Cohen, son fils, pour en savoir plus sur le personnage, sa collection et le marché des objets archéologiques.

Art Media Agency (AMA) : pouvez-nous nous présenter brièvement la vente du 19 décembre 2012 ?
Gilles Cohen (GC) : La vente du 19 décembre réunit environ 300 pièces (326 pour être exact) provenant de collections privées prestigieuses dont Claude Vérité, Lord Kitchener, Charles Bouché, Azzarro, Cazeneuve, Paul Malon, Sevadjian, Barbier Mueller, Jean Lions, Labre, Arthur Sambon et aussi de collections privées moins connues.
L’art égyptien, l’art grec, le monde romain et les arts asiatiques seront représentés. Les objets vont du VIe – IVe millénaire av. J.-C. jusqu’au XIXe siècle avec un travail en marbre d’après l’antique. Les estimations, quant à elles, vont de plusieurs centaines d’euros à 400.000 € pour un important buste en marbre d’époque romaine, un portrait présumé d’Agrippine l’Ancienne.
Mon père, Michel Cohen avait imaginé faire sa dernière vente cet automne. C’est pourquoi, malgré sa disparition, une équipe d’experts a été rassemblée afin de réaliser son vœu et ainsi, lui rendre hommage.
Les objets sont visibles sur rendez-vous, 10 rue Petit dans le 19e à Paris, jusqu’au 14 décembre, puis à l’Hôtel Drouot, salle 14 le mardi 18 et le mercredi 19 décembre.

Olivier Collin du Bocage — le commissaire priseur de la vente — décrit votre père comme « un voyageur des temps ». Qui était vraiment Michel Cohen ?
Mon père a d’abord été antiquaire, puis il a créé sa première galerie place des Vosges en 1968. Il était spécialisé en archéologie, mais également dans la haute époque, les meubles et objets de Moyen-Âge jusqu’à la fin du XVIIe. Il a été l’un des premiers, durant cette période, à éditer un catalogue avec des objets décrits, photographiés et leur prix. Il a aussi été l’un des premiers à utiliser des techniques scientifiques comme la thermoluminescence qui permet la datation des terres cuites.
Puis il a ouvert plusieurs galeries, rue de l’Université, rue de Sévigné, place des Vosges, et a racheté la Reine Margot, quai de Conti. Comme vous pouvez le voir, mon père aimait bien jouer au Monopoly.

Comment arrivez-vous à la tête de la Reine Margot ?
Après avoir fait des études de gestion, être passé par SciencesPo puis l’École du Louvre, mon père m’a proposé la gestion de la galerie. Il ne pouvait pas la gérer en même temps que les autres.  C’est donc au début des années 80 que j’ai repris la galerie. J’y ai, depuis, fait de nombreuses expositions accompagnées de catalogues, notamment des expositions thématiques sur le vin, la toilette dans l’antiquité ou les verres antiques, qui sont une de mes grandes spécialités. Il y a d’ailleurs dans la vente un très bel ensemble de verres antiques (lot 139 à 150) avant l’invention du soufflage de verre datant des alentours du 1er siècle avant l’ère chrétienne.
La prochaine exposition se déroulera du 14 décembre au 30 mars 2013. Elle s’intitule « Vanitas vanitatum et omnia vanitas… » et revisite le thème du cabinet de curiosité. 

Revenons à la vente du 19 décembre, d’où proviennent les objets ?
Certain d’objets viennent de la collection de mon père. J’ai, en plus, sollicité des amis et des collectionneurs en France et à l’étranger, qui ont accepté de donner à vendre des objets. Le plus important étant Claude Vérité, connu pour ses trois ou quatre ventes qu’il a faites précédemment.
C’est un ensemble très varié, avec des objets de très grande qualité comme la statue Oushebti en bois doré, un très bel ensemble de céramique et  des objets précolombiens comme cette grande pièce Vera-Cruz représentant un Shaman en terre cuite (lot 174) issue de la collection Yvon Collet. 

La place des experts et des scientifiques est très importante pour ce genre d’objets. Comment avez-vous procédé ?
Une dizaine de spécialistes et d’experts ont travaillé à cette vente. Trois experts ont apporté leurs lumières : Alexandre Aspa, mon cabinet d’expertise — Ancient Art Expertise — et une experte spécialisée dans l’extrême Orient. Chaque expert a consulté deux à trois spécialistes et a réalisé des analyses scientifiques. Dans tous les cas, nous sommes en mesure de fournir un condition report.
Par exemple, pour les portraits romains, plusieurs universitaires français ont été  consultés. Le grand spécialiste des vases grecs est un universitaire de Princeton, qui est capable de vous dire très rapidement l’attribution de tel ou tel vase. 

Comment procéder face à de tels objets ?
C’est une question de méthode. Quand je vois un objet, je pense d’abord qu’il est faux et je cherche à comprendre pourquoi il ne l’est pas.
C’est une méthode exigeante, mais qui a l’avantage de ne pas céder à la facilité ou encore à la tentation d’authentifier un objet sans avoir de certitude. Si j’ai le moindre doute, je m’abstiens. 

Quel est le lot le plus cher ?
C’est un portrait présumé d’Agrippine l’Ancienne d’époque romaine. Ce buste en marbre en provenance d’une collection privée parisienne est estimé entre 400.000 et 500.000 €. 

Aujourd’hui qui achète des objets archéologiques ?
Il y a des amateurs et des collectionneurs dans tous les pays. Plus précisément, il y a certaines personnalités du Qatar ou encore Monsieur Jean Claude Gandur, qui est un collectionneur d’exception et qui s’apprête à donner sa collection au musée d’art et d’histoire de Genève. Ces hommes-là ont beaucoup de goût et sont très bien conseillés.
Ces objets sont chargés de sens et d’histoire et je crois que dans une période un peu perturbée comme celle que l’on vit, ces objets rassurent. Les acheteurs ont conscience que ces objets racontent une histoire.

Les collectionneurs sont-ils chauvins ?
Cela n’est pas rare. Les Chinois par exemple ont tendance à racheter beaucoup de leur patrimoine historique. 

Les règles d’export pour de tels objets sont strictes. Comment rassurer certains acheteurs ?
Oui au-dessus d’un certain seuil de prix et d’âge il est nécessaire pour pouvoir exporter un objet d’obtenir du Ministère de la Culture un passeport. Nous avons obtenu un bon nombre de passeports pour les objets de la vente, d’autres sont en attente de validation.
Pour le moment aucun objet ne s’est vu refusé un tel passeport.

Les grandes ventes d’archéologie sont-elles rares ?
Les maisons de ventes anglo-saxonnes, Christie’s, Sotheby’s, Bonham’s réussissent à monter deux à trois grandes ventes par an. Il y a aussi quelques maisons de ventes françaises et Gorny & Mosch à Munich. 

Pourquoi avoir choisi la maison de ventes Collin du Bocage ?
Mon père travaillait avec eux et nous avons depuis longtemps de très bons rapports avec Maître Collin du Bocage, jeune commissaire priseur. En plus de la réalisation du catalogue, il débloqué des moyens importants pour l’organisation de la vente en hommage à mon père, Michel Cohen, notamment en nous permettant d’exposer la quasi-totalité des objets de la vente dans les bureaux de Mythes et Légendes, 10 rue Petit, 75019.

Comment se porte le marché aujourd’hui dans votre secteur ?
Dans la mesure où l’archéologie est un domaine beaucoup moins spéculatif que les autres, les variations de prix sont faibles. J’ai donc l’habitude de dire que pour l’art, les dividendes sont versés à chaque fois que l’on regarde une œuvre.