Les Blancs Africains, voyage au pays natal : entretien avec Katharine Cooper

Paris, le 18 novembre 2013, Art Media Agency (AMA).

Katharine Cooper a été lauréate du Prix Marc Ladreit de Lacharrière-Académie des Beaux-Arts en 2012. Jusqu’au 24 novembre, l’artiste expose à l’Académie des beaux‐arts ses photographies sur les « blancs » d’Afrique du Sud, un travail atemporel décrivant une société pleine de contradictions. Alors que cette jeune photographe d’origine sud-africaine entre sur la scène de l’art contemporain grâce à ce prix, AMA a souhaité la rencontrer.

 Vous avez reçu le Prix de Photographie Marc Ladreit de Lacharrière-Académie des Beaux-Arts. Avez-vous été surprise ?
Il est vrai que j’ai particulièrement soigné mon dossier en présentant des tirages argentiques sur un papier très précieux, et je savais que cela allait avoir un impact. L’Académie ne voulait pas de DVD : tout devait être présenté sur des supports papier. Par rapport aux autres photographes qui font tout en numérique, je savais que mes images allaient se démarquer.  Je ne travaille pas en numérique mais uniquement en argentique. Ensuite, on ne sait pas qui juge effectivement le travail, mais j’ai croisé les doigts très forts.

Vous avez discuté avec les membres du jury, vous savez ce qui les a séduits dans votre projet ?
Oui, justement la qualité des tirages a été un argument, ainsi que le sujet qui était peu habituel. Ils ont voulu prendre le risque de faire quelque chose qui était un peu tabou ou controversé.

Pourquoi tabou ?
Je voulais traiter des blancs pauvres en Afrique du Sud. Lorsque l’on parle de pauvreté, on s’attend à parler des noirs, on n’est pas habitué à traiter de la difficulté des blancs. C’est un peu le retournement de l’histoire, peut-être aussi une forme de justice.

Il y a un vrai tabou sur ce sujet, vraiment ?
Oui. Ensuite, le tabou est tombé grâce à la manière dont j’ai abordé les choses, car je ne me suis pas limitée aux blancs pauvres, mais j’ai élargi à tous les blancs, quelle que soit leur catégorie sociale. Cela a été possible par rapport au cadre du prix car il y avait un point d’interrogation sur la possibilité de faire évoluer le projet.

L’année dernière vous avez donc postulé sur un projet focalisé sur les blancs pauvres, vous avez ensuite remporté le prix, vous êtes allée en Afrique du Sud pour concrétiser votre projet.Pourquoi avez-vous fait évoluer ce projet ?
Après réflexion, comme je voulais appeler le projet « les blancs africains », cela n’aurait pas eu de sens si je me limitais aux blancs défavorisés : il fallait montrer toutes les facettes de cette société, sinon on aurait pu comprendre que je voulais dire que les blancs d’Afrique du Sud sont tous pauvres. J’ai voulu montrer la vérité.

Combien de temps a été nécessaire pour réaliser ce projet ?
C’est un projet que je mûrissais depuis 2010, mais je l’ai mis en œuvre sur quatre mois.

Et cela n’a pas été compliqué pour rencontrer les gens ? Vous avez eu un bon accueil ?
Cela a été très facile. J’expliquais le projet en précisant qu’il y avait une exposition à la clé, et cela s’est bien passé aussi bien chez les gens pauvres que chez les gens riches, ou les classes moyennes. Tous étaient interpelés par cette appellation « les blancs africains », certains trouvaient cela assez drôle, un peu comme s’ils constituaient une nouvelle tribu africaine. Ils s’identifiaient bien au projet qui finalement leur apportait quelque chose d’intéressant.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ces blancs africains ? D’autant plus que vous avez cette sensibilité de sud-africaine!
Je ne peux pas être objective, je suis moi-même en effet Sud-Africaine et j’ai encore de la famille là-bas! J’ai aujourd’hui ma famille spirituelle en France, parce que j’y ai fait mes études et nourri des affinités avec des artistes également. Lorsque j’étais en Afrique du Sud, j’étais trop petite pour avoir expérimenté ces affinités-là. Grâce à ce voyage, ma famille spirituelle s’est agrandie. L’autre bénéfice a été quelque part thérapeutique, car lorsqu’on est exilé – beaucoup de sud-africains sont en Australie, en Grande-Bretagne, États-Unis… – il y a cette nostalgie, cet amour profond du pays, l’envie d’y vivre mais l’impossibilité de le faire. C’est vraiment dur de vivre là-bas : il n’y a pas de sécurité sociale, pas de retraite, pas d’assistance médicale… Ceux qui veulent fonder une famille préfèrent élever leurs enfants en dehors d’Afrique du Sud, et encore moins au Zimbabwe : le contexte est trop violent, trop dangereux, trop dur. On se sent exilé, et lorsqu’on y retourne, on a vraiment envie d’y rester. Avant, je ne savais pas où était ma place, et désormais je n’ai plus ce problème. Je fais partie d’un tout. Cela m’a enlevé un poids, apporté une sérénité.

Vous vous sentez plus forte ?
Oui, sereine. Une angoisse a été enlevée, et l’angoisse sape la force! Sans forcément me sentir plus puissante, je peux toucher à une sagesse. Je sens que je peux avancer plus facilement, sans me poser trop de questions.

Est-ce que vous pensez qu’on puisse percevoir un regard nostalgique dans vos photographies, dans la manière dont vous regardez votre pays ? Vous utilisez le noir & blanc, une technique qui peut justement renforcer ce sentiment.
Non, je ne crois pas que ce soit nostalgique, bien qu’on m’ait dit que la photographie de l’affiche donnait l’impression d’avoir été prise dans les années 1950. Elle pourrait être sortie d’une autre époque certes, mais il n’y a cependant pas de nostalgie.

C’est l’impression que j’ai ressentie, une impression que vos photographies sont atemporelles. On ne saurait pas forcément les dater.
Jean-Claude Carrière a fait la même réflexion et en parle dans le texte du catalogue. Il a parlé de personnages sortis d’un roman de Steinbeck, on ne sait pas où l’on est, mais certains indices apparaissent et nous permettent de nous situer dans une époque. C’est exactement ce que l’on ressent là-bas : tout est très moderne, tout en étant ancré dans des mœurs d’une autre époque. Il y a beaucoup de contradictions, aussi bien du côté des blancs que des noirs. La magie noire est encore très présente et en même temps c’est à Cape Town qu’a été réalisée la première opération chirurgicale à cœur ouvert, par un médecin Sud-Africain. Technologies et superstition. C’est aussi un pays de grande liberté car on peut vivre, s’habiller comme on veut, sans pour autant être considéré comme excentrique. Les enfants sont bien éduqués, mais avec une liberté de l’imaginaire, on les laisse être eux-mêmes. C’est l’endroit où j’aimerais que mes enfants grandissent.

Il y a beaucoup de portraits cadrés assez serrés. Vous nous présentez beaucoup de gens, on est vraiment dans la rencontre. On n’est pas du tout dans le reportage, mais dans la proximité.
C’était votre intention de présenter des habitants? Des gens que vous connaissiez ?
Oui, je ne peux pas faire de photo sans avoir un lien, même bref, avec les gens que je photographie. Les personnes de Coronation Park par exemple, étaient des squatteurs, et j’ai vécu parmi eux pendant une semaine pour être en immersion totale. Je ne peux pas faire une image à partir de rien : la rencontre est importante, tout comme la personnalité de ces gens, les interactions entre eux, et ceci est possible du moment où on est à l’aise. C’est à ce moment qu’il se passe quelque chose. J’aime lorsque quelque chose m’échappe, que ce soit les sujets qui agissent et qui m’apportent leur petit plus. Il y a alors une sorte de magie. Les portraits sont pris dans des poses très frontales, c’est très important pour moi.

Est-ce qu’une rencontre a été plus marquante qu’une autre ?
Oui, celle avec deux artistes qui ont été les seuls à questionner le propos : Andries Botha, sculpteur célèbre, qui hésitait à être groupé chez ‘les blancs’, car pour lui, la réconciliation des peuples est primordiale si le pays doit avancer.  L’autre, Obie Oberholzer, professeur de photographie à l’université, un très bon photographe d’Afrique du Sud  et grand habitué de la pédagogie, m’a massacrée comme auraient pu le faire mes professeurs à l’école de photographie d’Arles. J’ai même pleuré!

Il est allé loin alors!
Oui, très loin. Il questionnait le fait que j’utilise toujours l’argentique, et considérait que c’était de l’arrogance, que je voulais montrer que j’étais plus artistique que les autres… Il faisait exprès de me provoquer, sauf qu’il pensait que j’étais plus forte que je ne suis!

Pourquoi utilisez-vous de l’argentique aujourd’hui ?

J’ai une aisance avec cet appareil et cela m’aide à créer. Certains photographes amis s’énervent lorsque des gens leur lancent qu’ils ont un très bel appareil photo et que c’est pour cela qu’ils doivent faire de très belles images. Je ne suis pas du tout contre cette idée : j’ai un outil qui m’apporte vraiment quelque chose et ce serait différent avec un autre appareil.

Qu’est-ce que cela vous apporte ?
Le regard des gens vers moi : c’est un Hasselblad 6×6, c’est-à-dire un appareil que l’on tient à la taille et on regarde le viseur par-dessus. On peut ainsi presque discuter avec la personne et faire la photo en même temps sans la viser directement. Cela met les gens plus à l’aise car ils se sentent moins scrutés. J’aime aussi ne pas voir le résultat tout de suite, cela fait partie du jeu, tout comme l’accident, le grain, le tirage. La photographie argentique est très complexe.

C’est vous qui avez tiré les images pour l’exposition ?
Non, ils ont été faits par Choï, un grand tireur qui a travaillé avec Helmut Newton, parmi d’autres. C’est un phénomène, il est unique. Lorsqu’il ne sera plus là, je ne sais pas qui pourra le remplacer.

Pourquoi est-il si exceptionnel ?
C’est un artiste, il peint avec la lumière sur le papier. On lui donne une direction et il comprend immédiatement.

Il s’efface complètement derrière la personnalité de l’artiste ?
Il est au service de l’univers de l’artiste. On a fait les premiers tirages ensemble, il a ajusté les choses par rapport à mes attentes, et il est resté exactement sur ce que je voulais. Je n’ai pas pu tout suivre car j’ai dû repartir à Arles. Il m’a dit que c’était un peu le type de tirage que Helmut Newton demandait, très contrasté avec beaucoup de maquillages évidents. Cela m’a fait plaisir!

Qu’est-ce que ce prix a apporté dans votre carrière ?
Cela a tout changé! Maintenant j’existe, c’est aussi simple que cela.

Vous n’arriviez pas à montrer, à exposer votre travail ?
Non, et même avant je ne croyais pas assez suffisamment à mes projets pour aboutir à quelque chose. Et maintenant oui. C’est une seconde naissance.

C’est en cela que vous êtes plus forte aussi!
Oui, c’est extraordinaire!

Une galerie vous a approchée ?
La galerie des Filles du Calvaire qui était présente au vernissage de l’exposition m’a félicitée, mais le 13 novembre dernier lors de Paris Photo, j’ai signé avec la galerie hollandaise Flatland Gallery.

Comment vous définirez-vous comme photographe ?
Mon père est photographe. Il était journaliste à la base, et il a étudié avec ces photographes qui m’ont mise à rude épreuve Obie Oberholzer était son professeur de photographie. Il est très connu là-bas en partie pour sa maîtrise technique, il peint avec le flash des parties qu’il veut éclaircir. Il fait des pauses très longues et se balade dans l’image avec un flash et comme il utilise un pause longue avec une ouverture tellement petite, on ne le voit pas. Mon père était son étudiant. Il avait sa chambre noire à la maison et c’est ainsi que j’ai appris. J’ai mis beaucoup de temps à me dégager de son influence.

Comment définiriez-vous votre travail ?
C’est la réalité mise en scène. Je demande aux gens un minimum de coopération, les mettant dans une position approximative.  Ensuite j’attends qu’ils se sentent à l’aise et qu’ils s’approprient la situation. J’apporte les éléments, mais la réalité prend le dessus.

Que souhaitez-vous raconter, pointer, mettre en exergue ?
La beauté des gens. Lorsque je rencontre quelqu’un, ce qui m’intéresse c’est le visage.

D’où les cadrages serrés ?
Il n’y a pas uniquement des  cadrages serrés.
C’est vraiment la beauté des gens qui m’intéresse ! Et aussi ce qui se passe entre les gens. Il y a une photo par exemple où une femme un peu forte se trouve à côté de son ami ; il y a du soleil, elle positionne sa main pour lui faire de l’ombre. C’était parfait ! Ils avaient une bonne complicité, une confiance. Ils ne sont pas spécialement beaux, mais ils sont sublimes! Ma plus grande récompense c’est lorsque le sujet se trouve beau dans l’image.

Le fait d’avoir choisi les pauvres d’Afrique du Sud, est-ce qu’il y a un besoin de pointer des injustices, de dénoncer cette situation ?
Je suis tellement romantique et ai tellement souffert de la politique de l’apartheid que je refuse maintenant tout engagement politique, quel qu’il soit. Pour moi, peu importe le statut social des gens, je recherche leur beauté. Je pense que cela se définira plus clairement à la fin de ma vie face à corpus complet, mais pour l’instant je fais les choses intuitivement. Tout ce que je fais est une façon de raconter ma vie.

C’est donc autobiographique alors!
Oui, et c’est vrai qu’avant je faisais beaucoup d’autoportraits.

Il y a d’autres projets ?
Oui sur le surf! Mais on m’a dit que les photographies sont trop belles, avec de beaux mecs, des beaux paysages, un peu cliché, mais je vais continuer car j’aime bien. Et encore une fois j’ai commencé à faire du surf !  J’ai aussi un projet sur une famille de gitans à Arles, qui a été photographiée il y a une dizaine d’années et dont un livre a été fait. J’aimerais revisiter cette histoire…

Il y a des sujets pour lesquels vous faites de la couleur ?
Oui, j’ai une série de nus que j’aime beaucoup, qui est en couleur.  Cependant, je travaille le plus souvent en noir & blanc. J’ai un travail en couleurs que j’ai fait en diapositives qui se tirent sur un papier superbe qui s’appelle le cibachrome. C’est Roland Dufau qui tire ces images, mais cette technique verra sa disparition totale dans un an ou deux.  Toutefois, ma signature reste par le noir & blanc.

Quels sont les prix de vos photographies ?
Il faut préciser que ce sont des tirages argentiques, des éditions limitées à trois ou cinq exemplaires tirés à la main, contrecollés sur de l’aluminium, et non pas encadrés (mais c’est possible de le faire par la suite). Ce n’est pas du jet d’encre, c’est une pièce presque unique avec le tirage de Choï. Les prix (hors galerie) varient entre 600 et 2.000 euros selon les formats.

Les photographies disponibles sont celles de l’exposition et ce qui est sur votre site ?
Oui, et j’ai un blog avec d’autres images.

http://katharine-cooper.com/