Un cheminement tourné vers l’international : entretien avec Abdellah Karroum, directeur du MATHAF

Doha, le 30 avril 2014, Art Media Agency (AMA).

À la tête du prestigieux musée arabe d’art moderne, le MATHAF, Abdellah Karroum apporte depuis juin 2013 sa longue expérience de curateur, de chercheur et de directeur artistique. Héraut d’un art tourné vers le monde et accordant une place primordiale aux artistes, il a accepté de s’entretenir avec Art Media Agency et d’évoquer son parcours et le poste qu’il occupe actuellement à Doha, dans une région particulièrement dynamique et ouverte à l’art et à la culture.

Un cheminement tourné vers l’international
Né en 1970, au Maroc, Abdellah Karroum revient sur sa carrière, dans un souci de cohérence, afin de replacer dans un contexte plus vaste la fonction qu’il occupe au sein du MATHAF. Il définit son cheminement comme étant tourné vers l’international, mais plus spécifiquement vers le continent africain, au sens large du terme. Il englobe dans ces propos Afrique du Nord, Afrique subsaharienne et péninsule arabique. Bien entendu, il évoque la première étape, ses études d’histoire de l’art en France et son expérience d’assistant des expositions au CAPC, Musée d’art contemporain de Bordeaux, qu’il a alimenté en parallèle. Mais, son chemin semble ensuite s’éloigner des institutions muséales.

L’appartement 22, une proposition d’accompagnement artistique
Il crée « L’appartement 22″ à Rabat en 2002, qualifié de lieu de rencontre et d’exposition, après plusieurs « Expéditions » dans les souks, les villages autres lieux du quotidien, en complicité avec des artistes. Il y offre une proposition d’accompagnement artistique. Il a ainsi travaillé avec ce qu’il nomme la « génération 00s » — artistes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient témoins des vents de liberté qui ont émergé sur ces territoires. Depuis plus de dix ans, ils expriment les changements sociaux et politiques qui se déroulent dans leurs sociétés respectives, au Maroc, en Égypte, en Tunisie ou encore en Syrie.

Des Biennales internationales, situées en Afrique 
Le directeur du MATHAF a participé à différentes Biennales internationales, situées en Afrique : DAK’ART, Biennale de l’Art africain en 2006, l’AiM Biennale de Marrakech en 2009 et la Biennale du Bénin en 2012. Ce parcours s’explique par le contexte spécifique du continent. Au tournant du XXIe siècle, il n’existe pas, ou peu, de lieux, ou de formes préconçues pour présenter les œuvres et les projets artistiques contemporain. En effet, les espaces dédiés à l’art contemporain sont souvent des initiatives proposés par les artistes eux-mêmes ou des lieux s’émancipant du modèle traditionnel du musée.

Le MATHAF, un désir d’aura internationale
Abdellah Karroum met alors en exergue le lien qui existe entre ces différents projets passés et ce qu’il met actuellement en place au Qatar. Le MATHAF, lieu d’exposition et de recherches, apparaît comme une étape logique. Il vise à donner une visibilité à l’échelle internationale aux artistes de la région, dont ceux de la « génération 00s ». En parallèle, il souligne aussi la volonté d’ouverture du musée, son désir d’aura internationale, tout en préservant son identité et son ancrage territorial singulier.

Une institution ambitieuse
Arrivé il y a maintenant dix mois au MATHAF, il est chargé de mener pendant un an et demi un projet qui a été élaboré avant sa venue, tout en l’empreignant de son expérience et sa vision du monde de l’art. Musée récent, placé sous l’autorité de la Qatar Museums Autority (QMA), il s’agit une institution ambitieuse, dotée d’une belle collection permanente. Cette ambition se retrouve dans la vaste aire géographique qu’elle recoupe : de l’Océan atlantique à l’Océan indien, voire pacifique, c’est-à-dire l’Afrique et une partie du continent asiatique.

Stimuler la recherche
Parmi les multiples projets mis en place, Abdellah Karroum cite l’Encyclopédie de l’art moderne et du monde arabe, vaste entreprise visant à offrir un outil de connaissances, une banque de données sur les artistes de la région, à l’aide de leurs biographies, mais aussi des essais écrits à leur propos. Elle cherche à stimuler ainsi la recherche qui leur est dédiée. Il met l’accent sur l’importance de la dimension scientifique du MATHAF, qui bénéficie aussi de la synergie du tissu universitaire dense de la capital du Qatar. Le musée est entouré par trois université, dont UCL avec un département spectacles des études muséologiques. Le Mathaf organise en novembre 2014 la conférence annuel du CIMAM, rassemblant près de 200 directeurs de musées et professionnels internationaux.

Doha, un écrin international
En outre, Doha est un écrin international, un « lieu de commerce ». Le directeur du MATHAF évoque des éléments épars comme le négoce des perles et les racines historiques de cet essor commercial, le pays étant un véritable nœud vers les contrées avoisinantes. C’est aussi un « lieu de passage » et une « ville où il fait bon vivre », attirant des professionnels de la culture, mais aussi des hommes d’affaires avisés venus du monde entier. Pour différentes raisons, la cité est le refuge d’artistes de toutes nationalités : irlandaise, indienne et syrienne, pour ne citer qu’elles. Ces populations, friandes de culture, constituent d’ailleurs une partie assidue du public de l’institution.

Un ancrage local
L’ancrage du musée se situe aussi à un niveau plus local. Ses équipes déploient leur énergie pour attirer et former à l’art la population de Doha, à travers divers projets de médiation à destination des enfants, des familles et des jeunes. Ils veulent ainsi faire du musée « un véritable lieu d’apprentissage ». L’institution travaille également avec différents acteurs de la vie culturelle du Qatar, notamment les galeries d’art contemporain. Un échange de données s’opère au sujet des artistes du Golfe. Le MATHAF veille aussi à soutenir la scène qatarie à travers l’acquisition des œuvres de certains de ses artistes. En guise d’exemples, Abdellah Karroum mentionne spontanément Youssef Ahmed. Il note que malgré leur singularité plastique, ce qui les rassemble est un usage assez novateur des matériaux. Youssef Ahmed utilise ainsi des papier fabriqué par l’artiste avec des feuilles de palmiers pour ses compositions, principalement inspirées des paysages urbains des villes au développement exponentiel du Qatar. Les peintures de Wafiqa Sultan interroge la question des relations entre femmes et hommes, ainsi que la question du genre.

Le futur, des projets d’expositions
Difficile de finir l’entretien du directeur d’une des institutions muséales les plus importantes de la région du Golfe sans s’interroger sur le futur. Le MATHAF regorge de projets d’expositions. Une, liée à l’histoire, dont le commissariat est assuré par le musée, sera prochainement proposée au public. D’autres expositions d’envergures internationales sont consacrées à l’artiste iranienne Shirin Neshat, à l’artiste égyptien Wael Shawky, dont Abdellah Karroum assure le commissariat pour le Mathaf.